Aurore Tassin
Par Aurore Tassin
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COMPRÉHENSION ANALYTIQUE OU LIBÉRATION ÉMOTIONNELLE ?
Combien de fois entend on cette phrase dans un cabinet de thérapeute ?
« J'ai compris d'où ça vient. »
Parfois même avec une certaine fierté. Le client a identifié sa blessure. Il a trouvé l'événement déclencheur. Il a compris le lien avec son enfance. Il sait pourquoi il manque de confiance. Pourquoi il répète les mêmes schémas amoureux. Pourquoi il se sabote. Pourquoi il n'ose pas prendre sa place. Et pourtant...
Six mois plus tard, un an plus tard, parfois dix ans plus tard, le problème est toujours là.
Sous une forme différente, plus discrète, mais toujours présente.
Certaines personnes ont passé des années à comprendre. Comprendre leur enfance, leurs blessures, leurs peurs et même leurs schémas de répétition. À force, elles connaissent leur histoire mieux que quiconque. Malgré tout, elles continuent parfois à vivre exactement ce qu'elles cherchent à dépasser.
Alors une question mérite d'être posée : Combien de prises de conscience faut-il avant qu'une véritable transformation se produise ? Et si ce n'était pas la compréhension qui manquait ? Et si nous avions simplement oublié d’aborder la problématique sous un autre angle ?
J’ai moi-même cherché cette prise conscience, l’éclairage ultime qui me permettrait d’être enfin libérée. Après des années à ne pas savoir pourquoi je me sentais mal plus jeune, j’ai cherché à comprendre pourquoi. J’ai passé plusieurs années à rechercher la méthode, LE thérapeute qui aurait la solution à mon énigme.
Et ce schéma, je l’ai observé pendant plus de dix ans chez un grand nombre de personnes dans mes accompagnements.
Le culte du "pourquoi".
Depuis plus d'un siècle, une grande partie de l'accompagnement repose sur une idée simple : comprendre permet de guérir.
La psychanalyse a largement contribué à populariser cette vision en cherchant dans l'histoire personnelle l'origine des symptômes actuels. De nombreuses psychothérapies explorent encore aujourd'hui les blessures d'enfance, les mécanismes inconscients et les expériences fondatrices.
Les constellations familiales cherchent à mettre en lumière les loyautés invisibles, les dynamiques transgénérationnelles et les héritages familiaux.
Certaines approches de coaching invitent à identifier les croyances limitantes construites au fil de l'existence.
Toutes poursuivent un objectif légitime : donner du sens à ce qui est vécu. Et il serait absurde de nier l'utilité de cette compréhension.
Car comprendre peut apaiser, peut réconcilier et peut permettre de mettre des mots sur une souffrance. Mais une question demeure : Pourquoi tant de personnes continuent-elles à vivre les mêmes difficultés alors qu'elles les comprennent parfaitement ?
Comprendre n'est pas transformer
La recherche scientifique s'intéresse à cette question depuis plusieurs décennies.
Le neuroscientifique Joseph Le Doux, spécialiste international des mécanismes de la peur, a montré que les circuits émotionnels du cerveau fonctionnent souvent indépendamment de notre compréhension consciente. Une personne peut savoir rationnellement qu'elle n'est pas en danger. Son système émotionnel peut continuer à réagir comme si elle l'était.
Le psychiatre Bessel Van Der Kolk, auteur du livre « Le Corps n'oublie rien », observe le même phénomène chez les personnes ayant vécu des expériences traumatiques. Elles comprennent souvent parfaitement ce qui leur est arrivé. Mais cette compréhension ne suffit pas toujours à modifier les réactions émotionnelles ou corporelles associées.
Le cerveau émotionnel semble parfois parler un langage différent de celui du mental.
Le piège du thérapeute comme du client.
Le problème est que la compréhension procure une sensation de progression. Lorsque nous découvrons une nouvelle explication, nous avons le sentiment d'avancer. Nous avons l'impression de toucher quelque chose d'important.
Cette sensation est réelle, mais elle peut devenir trompeuse.
Steven Hayes, psychologue américain, explique que l'être humain moderne est devenu dépendant de l'analyse. Face à une difficulté, son premier réflexe consiste à réfléchir davantage, à chercher une nouvelle explication, trouver un nouveau sens, explorer une nouvelle piste, puis une autre… Et parfois encore une autre. Le risque est alors de transformer l'accompagnement en quête permanente d'explications. Le client devient expert de ses blessures. Il connaît son histoire dans les moindres détails, maîtrise parfaitement son arbre généalogique. Il sait même nommer ses mécanismes. Mais sa vie change peu.
Quand le mental devient une résistance.
Paradoxalement, la recherche incessante du "pourquoi" peut parfois devenir une manière sophistiquée d'éviter le changement.
Tant que l'on cherche une nouvelle explication, on reste dans le mental. Tant que l'on analyse, on reporte souvent l'étape suivante. Celle qui consiste à transformer réellement ce qui produit encore aujourd'hui le symptôme.
Le psychologue Daniel Wegner a montré que l'observation consciente d'un phénomène ne conduit pas automatiquement à sa disparition. Ses travaux sur les processus mentaux démontrent même que certains contenus peuvent persister malgré leur parfaite identification. Autrement dit : savoir n'est pas nécessairement changer.
Une autre vision de la libération émotionnelle.
Depuis plusieurs années, certaines approches commencent à l’aborder avec un autre regard. La question n'est plus uniquement : « Pourquoi ce problème existe-t-il ? »
La question devient : « Qu'est-ce qui continue à l'alimenter aujourd'hui ? »
Cette nuance change tout, car elle déplace l'attention du récit vers le mécanisme.
De l'histoire vers la transformation, de la compréhension vers la résolution.
Les travaux du psychothérapeute Bruce Ecker sont particulièrement intéressants à ce sujet. Ils montrent que le changement durable semble davantage lié à une modification profonde des réseaux émotionnels qu'à la simple prise de conscience intellectuelle.
Alors oui comprendre peut faire partie du processus, mais ce n'est pas nécessairement le moteur principal du changement.
Lorsqu'un client arrive en séance, il ne cherche pas nécessairement à devenir l'expert de son histoire. Il cherche à retrouver sa liberté, comme je l’ai souhaité plus jeune et peut être vous aussi.
Il cherche à ne plus être freiné, à ne plus répéter, à ne plus porter ce qui l'épuise.
La compréhension peut faire partie du chemin. Elle peut même parfois être précieuse, mais elle n'est pas toujours le moteur du changement.
Les avancées récentes sur la reconsolidation de la mémoire émotionnelle montrent d'ailleurs qu'une transformation durable semble davantage liée à la modification de l'information émotionnelle elle-même qu'à sa seule compréhension intellectuelle.
C'est précisément dans cette direction que s'inscrit la méthode DEEPLI.
Une approche qui ne cherche pas à analyser davantage, ni à revisiter sans cesse le passé.
Une approche qui part d'un postulat simple : lorsqu'une information émotionnelle cesse d'être active, ses conséquences cessent d'être alimentées.
L'objectif n'est donc plus d'accumuler les prises de conscience, mais de permettre une véritable libération. Sans avoir besoin de tout raconter, de tout revivre ou de passer des années à chercher pourquoi.
Parce qu'au fond, le plus important n’est peut-être pas de savoir si l’on a compris mais surtout de sentir que l’on est enfin libéré et … libre.
Références
Le Doux J., The Emotional Brain, Simon & Schuster, 1996.
Van der Kolk B., The Body Keeps the Score, Viking, 2014.
Hayes S., Get Out of Your Mind and Into Your Life, New Harbinger Publications, 2005.
Aurore Tassin
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